Cadran solaire du Tarn : Albi – Palais de la Berbie

berbieL’énigmatique cadran solaire du palais de la Berbie à Albi. Un géant de la gnomonique ancienne.

Cadran solaire situé à Albi dans le Tarn (81).

 

 

L’énigmatique cadran solaire du palais de la Berbie à Albi. Un géant de la gnomonique ancienne.

Cadran solaire Benoit Albi Tarn.

Maquette en bois du palais de la Berbie avant le dérasement de la tour du XIIIe siècle. Le palais de la Berbie après le dérasement de la tour dans la première du XVIIe siècle.

 

 

 

 

 

 

 

 

Historique

Il y avait jusqu’en 2001, avant que ne soient entrepris les travaux de rénovation du musée Toulouse-Lautrec, les restes d’un très grand cadran solaire peint sur enduit de chaux qui en faisait le plus grand cadran solaire peint à détrempe de France et le plus vieux.
Ce cadran est pour moi une véritable énigme, et bien que tout porte à penser qu’il s’agit d’une réalisation du XVIIe siècle, il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre de questions se posent sur le choix de son emplacement et la raison de sa création.

À la société Astronomique de France, nous déplorons seulement, de n’avoir pas pu faire une lecture de ces vestiges avant démolition et de devoir accepter le rapport oral qui nous en a été fait : « Il ne restait aucune trace visible ».

Cadran solaire Benoit Albi Tarn.

Vestige du cadran de la Berbie avant la mise à jour de la baie gothique.

Heureusement, l’architecte en chef des Monuments Historiques de France, Monsieur Calvel, a pris soin que le grand style en fer forgé soit conservé. Son étude va nous permettre de retrouver une partie des calculs mathématiques que son concepteur a mis en œuvre pour tracer le dessin des lignes horaires. Elle va nous permettre surtout de délimiter la surface minimale de la table de lecture des heures du cadran à défaut d’avoir celle d’origine. Dans un autre domaine que celui de la gnomonique, la datation de la facture du style, si cela est possible, sera un élément primordial pour déterminer l’époque de sa réalisation et au-delà celle du cadran solaire. Ce simple morceau de fer renferme une page importante de l’histoire de notre cité.

 

Les raisons qui ont motivé la destruction de ce vestige de cadran solaire restent toutefois très compréhensibles. Monsieur Calvel les détaille dans son dossier sur la restauration du musée Toulouse-Lautrec.

« Le cadran solaire était situé à l’emplacement de la baie Est de la chambre de l’évêque, disparue lors du dérasement de la tour dans la première moitié du XVII siècle. Le cadran peint sur enduit de chaux, lavé et piqué par les pluies battantes de l’Ouest, était presque totalement effacé, l’enduit sous-jacent qui apparaissait avant les travaux n’étant que le mortier de comblement de la baie, il a été privilégié le dégagement de cette dernière, ce d’autant que les traces du vitrail qui la fermait se lisaient dans le comblement à la chaux effectué à l’intérieur de la salle ».

Description et analyse

Ce cadran aux dimensions hors du commun, 5 mètres de haut pour 4 mètres de large, avait l’empreinte de sa table répartie de chaque côté de l’axe central vertical de la façade. L’échelle horaire occupait une partie de la moitié droite de la table. Elle se limitait en hauteur à quelques centimètres au dessus du style, et en partie basse en laissant une large bande sur la largeur d’au moins 80 cm vide de tout tracé. Le dessin des lignes des heures et des demi-heures était incliné nord-ouest. La plus grande surface de cette empreinte (15 m²) était vierge de tout tracé gnomonique. La recherche d’une répartition équilibrée du dessin de la table du cadran sur la façade, montre l’intérêt porté sur l’esthétique de la réalisation par son concepteur.
Il y avait donc un décor sur cette empreinte avec très certainement une devise inscrite en bas de la table du cadran.
Le cadran solaire se trouvait très haut placé sur le bâtiment. Le bas de sa table se situait à 18 mètres du pavement de la cour d’honneur du palais.
La façade nord-ouest qui porte le cadran fait face à la tour Saint-Michel. Un bâtiment inférieur (ancienne tour et courtine dérasées, aujourd’hui couverte d’une toiture) les relie. De ce fait, la lecture de l’heure de face depuis le sol ne peut pas se faire. De même du côté sud, car le bâtiment est encaissé par rapport à la ville et ne permet pas de prendre du recul. Seulement de la cour d’honneur du palais, on peut apercevoir correctement le cadran et encore en se tenant proche du mur de l’aile des Suffrageants, mais sa lecture n’est pas facile pour autant. Aucune pièce du palais n’a vu directe sur le cadran, hormis celles des combles réservées au personnel et la tour n’a pas d’ouverture du côté cour. En fait, les deux seuls endroits actuellement où l’on peut voir le cadran correctement sont le chemin de garde de la tour Saint-Michel et Sainte-Catherine et celui du clocher de la cathédrale. C’est certainement la seule raison qui justifie le choix de son emplacement. Toutefois, il existait autrefois un édifice qui reliait la cathédrale au palais de la Berbie, la vue de celui-ci sur le cadran, si cela était possible par des ouvertures, devait y être excellente.

Cadran solaire Benoit Albi Tarn.

Un cadran solaire très peu lisible depuis la cour du palais.

Le cadran se trouvait positionné à une distance de plusieurs mètres du faîtage de la toiture qu’il surplombait. Son accès était difficile et nécessitait la pose d’un échafaudage complexe.

Ce cadran a été réalisé,soit lors des travaux de restauration de la façade qui ont suivi le dérasement de la tour au milieu du XVIIè siècle, soit, pendant de nouveaux travaux d’entretien de cette façade au XVIIIe ou XIXe siècle.

(Je ne pense pas que l’on puisse retenir l’hypothèse de la mise en œuvre d’un échafaudage complexe pour la seule réalisation d’un cadran solaire qui, par son exposition et emplacement ne peut offrir qu’une partie des heures de l’après-midi à un nombre très restreint de personnes, situées dans des lieux très précis et peu nombreux).

Cadran solaire Benoit Albi Tarn.

La vue, depuis le chemin de ronde de la tour Saint-Michel et, dans un deuxième temps, avec celui du clocher de Sainte-Cécile, était idéale. L’ouverture, en partie murée, qui a été dégagée en 2001, date des travaux de Mgr Durant de Beaucaire au XIIIe siècle.

Pour ma part, il faut chercher ailleurs les raisons de l’existence de ce cadran à cet endroit, il y cumule trop de handicaps pour donner simplement l’heure. Il est :

– Difficile d’accès

– Invisible de la rue, (aux XVIIIe et XIXe siècle, des bâtiments civils occupent le devant de la façade sud du palais épiscopal et masquent le cadran dans son périmètre normal de lecture)

– Très peu lisible du sol dans l’enceinte du palais.

– Lisible des façades arrières des bâtiments qui bordaient ou bordent encore le palais sur son côté sud-ouest au niveau de l’actuelle rue de la Temporalité, comme celle de la salle du chapître des chanoines de la cathédrale.
– Lisible seulement de certains endroits élevés du palais, du donjon et du clocher de la cathédrale Sainte-Cécile.

Une datation  complexe

Ce cadran n’a certainement pas été réalisé au XIXe siècle, époque où l’utilité de la lecture précise de l’heure était l’affaire de tous, car l’horlogerie se vulgarise, et, devient plus performante. Le cadran pour exister devient lui aussi plus précis et surtout s’offre à la vue de tous, car en ce début de siècle, on a encore besoin de sa science pour attraper l’heure exacte. Mais ce sont les cadrans « plein sud » qui remplissent le mieux ces conditions, car leurs éventails horaires sont très ouverts et comprennent la culmination de midi. Les cadrans ayant le nord pour déclinaison gnomonique ont de tout temps été très peu demandés, car ils donnent peu d’heure. Leur intérêt réside seulement dans leur réalisation mathématique, et devient le jeu de tout gnomoniste averti. Il faut, peut-être, voir là une possible raison de la réalisation de ce cadran.
De plus, au milieu de ce siècle apparaît le télégraphe; avec lui, chaque chef-lieu, en l’affaire de quelques décennies, va être raccordé, via le nouveau réseau ferré à l’observatoire national de France, les chronomètres vont par leurs qualités atteindre la perfection et les horloges publiques être diffusées sur tout le territoire.
Les gens des villes, mieux servis, mieux informés, vont se passionner pour tous ces produits nouveaux, ils deviendront rapidement des adeptes des nouvelles technologies et se tiendront à la pointe du progrès.

Dans les salons, les discussions porteront plutôt sur les dernières innovations de l’industrie horlogère que sur le nouveau type de cadran solaire breveté en 1899 aux Etats-Unis d’Amérique par Monsieur Chamberlain, un des deux premiers directeurs de la toute nouvelle institution Pasteur (nous possédons dans le Tarn un des rares exemplaires encore existant de ce surprenant cadran solaire).

Cadran solaire Benoit Albi Tarn.

Le grand style en fer forgé conservé aujourd’hui au musée Toulouse-Lautrec.

Le cadran solaire va progressivement voir son champ d’action diminuer, il trouvera encore refuge pour quelque temps dans les zones les plus reculées, où la pénétration des techniques modernes se fera plus lentement, face aux poids des habitudes ancestrales, et c’est grâce à ce conservatisme des gens de la campagne, que nous sera transmis aujourd’hui, la plus grande partie de notre patrimoine gnomonique.

Mais, aussi, ce siècle voit la naissance à Albi en 1835 du Baron de Rivières, éminent archéologue, passionné de cadrans solaires (On lui doit les premiers recensements des devises horaires de cadrans solaires qui ont été faits en France et qui comportent de nombreuses devises d’autres pays. Il a par son travail contribué à la sauvegarde de nombreux cadrans aussi bien chez nous qu’à l’étranger).
On connaît les excellentes relations que notre personnage entretenaient avec le clergé, ses nombreuses visites à la cathédrale et à la Berbie: il ne mentionne jamais ce cadran, à croire que celui-ci était déjà dans un état de ruine avancé.

La période du XVIIIe siècle n’apporte pas plus de cohérences pour sa réalisation, hormis cette fois qu’il reste la possibilité à un des archevêques d’avoir ordonné, par simple esthétique, la réalisation de cet immense cadran, mais cela me paraît peu probable pour cette époque. Il se peut aussi qu’un travail de restauration de l’enduit de chaux ait été entrepris durant cette époque et, qu’à ce moment-là, on en ait profité pour rénover aussi un cadran déjà existant. Mais si cela était le cas, la date d’origine serait celle du XVIIe, voir du XVIe siècle comme vu ci-dessus

L’architecte en chef des Monuments Historiques date les restes d’enduit supprimé en 2001  de l’époque du dérasement.

Les périodes du XVIe et XVIIe siècles correspondent le mieux pour l’implantation de ce cadran. Nous sommes à une époque où les chemins de ronde sont occupés par les guetteurs, et dans le cas du clocher de Sainte-Cécile par les soldats de Dieu et les sonneurs. On sait, durant ces décennies, que des prêtres étaient chargés de la garde, dans la chapelle du clocher, de la relique de la vraie Croix une fois par an, pendant quatre mois et demi, du trois mai, fête de l’Invention de la Sainte-Croix, jusqu’au 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Croix. Le précieux reliquaire était alors déplacé de la chapelle de la Sainte-Croix, près de la sacristie, pour rejoindre la niche au-dessus de l’autel de la chapelle du clocher. Pour cette occasion, chaque année, les deux chanoines syndics, au nom du chapitre, passaient un bail devant notaire avec quatre prêtres chargés d’assurer le service de cette chapelle pendant la dite période. L’acte précisait le montant des honoraires perçus par les prêtres durant leur mission et en contrepartie les devoirs à rendre au chapitre : à savoir de restituer à temps voulu le reliquaire de la Sainte-Croix en l’état qu’ils l’ont reçu, de célébrer la messe chaque vendredi que la relique était dans leur chapelle et surtout : «  de s’y réunir en tout temps, de jour et de nuit, et en diligence, pour faire les processions et prières à Dieu pour les fruits de la terre, quand ils seront appelés par les cloches, comme est accoutumé faire de toute ancienne et louable coutume ». Les processions avec le reliquaire se faisaient en fonction du temps autour de la chapelle en circulant, soit sur la galerie extérieure, soit sur le balcon en charpente établi à l’intérieur au niveau des fenêtres.
Il est toutefois évident que sur les quatre prêtres occupés à cette mission, un ou deux d’entre-eux devaient rester en permanence sur place pour assurer la garde du précieux objet.

Quant à la surveillance du ciel et des lieux, elle était assurée par les sonneurs (A Vidal op.cit p. 14).

La première remarque que l’on peut faire entre la chapelle du clocher et le cadran solaire de la Berbie, c’est qu’ils sont en vis-à-vis. Bien que la distance entre les deux bâtiments soit importante, la lecture de l’heure peut s’y faire. Cela peut explique sa grandeur. Il y a aussi, que c’est à ce moment-là précisément, durant ces quatre mois et demi que l’éventail horaire du cadran est à son maximum de fonctionnement et de clarté, les autres mois de l’année, les lignes horaires sont moins nombreuses à être éclairées. (ce type de cadran, déclinant nord-ouest était pleinement éclairé de l’équinoxe de printemps, jusqu’à celui d’automne, les autres mois de l’année il perdait beaucoup en lecture de ces lignes horaires).

On peut supposer aussi que ce cadran n’était pas seul, qu’il pouvait faire partir d’un ensemble d’indicateur de temps réparti autour du clocher et que l’histoire n’a pas retenu.  Mais pourquoi vouloir des cadrans solaires verticaux, très éloignés de leurs lieux de lecture alors que deux horizontaux judicieusement placés sur les gardes corps des chemins de ronde où des cadrans verticaux tracés sur les quatre façades du clocher auraient rempli cette mission plus facilement ?

En ce qui concerne les guetteurs sonneurs du clocher et les guetteurs du donjon du palais, il semble peu probable que l’on ait mis en place un cadran pour leur seule fonction de surveillance. Mais toutefois cela ne reste pas impossible.

En 1658, on va réaliser les cadrans jumeaux de la cathédrale Sainte-Cécile. Nous verrons plus loin qu’il s’agit d’une œuvre majeure de la gnomonique de cette époque. La recherche de l’esthétique parfait sera le fil conducteur de la facture de cette composition. On touche à l’époque de la fréalisation du corps d’enduit de la façade qui porte la baie gothique. Il se peut que nos trois cadrans solaires aient un lien commun.

Pour conclure

Le grand cadran solaire de la Berbie a très certainement été réalisé pour décorer, à partir de l’époque du dérasement, ce mur aveugle qui défigurait l’ensemble harmonieux du palais, tout simplement pour le plaisir des yeux de son commanditaire.

Bien qu’il soit difficile aujourd’hui d’affirmer la raison de l’implantation de ce cadran solaire à un tel endroit, on ne peut s’empêcher de penser à une relation commune qui lie par la proximité des  dates de réalisation les cadrans solaires jumeaux du baldaquin et celui de la Berbie.

NB : l’étude de datation, du style en fer forgé retient le XVIIe siècle pour origine, sans toutefois pouvoir l’assurer formellement.
Les vestiges de l’enduit ne laissent aucun doute sur leur appartenance au XVIIe siècle.

Didier Benoit.

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